la Scolarité de St Sicnarf

Publié le par saint-sicnarf

Chapitre IV

 

(chapitre Quatre)
extrait des Réquisitoires d'un Bac moins cinq
de St Sicnarf



Ma scolarité

 

   J'ai toujours aimé l'école et j'étais même un assez brillant élève, dissipé certes puisque les autres élèves écoutaient volontiers les histoires inventées de toutes pièces que je leur racontais. J'étais ainsi encouragé à faire le pitre. Ils appréciaient aussi mes farces quand elles ne leur étaient pas destinées. Alors j'en faisais à tout le monde même aux profs les plus sympas, les plus rares.

 

   Nous avions un prof de français, corse. Jusque là rien à redire, sauf que ce brave homme prononçait la langue française comme un corse. Ce n'était pas du marseillais ni du provençal, c'était du corse pur jus.

   Ainsi grammaire devenait " grrammemmairre " de cette voix douce et onctueuse, toute en murmures pour lui éviter tout travail supplémentaire. J'aime entendre un corse parler français. Les " r " y sont enveloppés dans la farine de châtaigne et les sons suintent avec la douceur d'un soleil couchant caressant de sa tiédeur, l’aneth à l’arôme de fenouil, celui qui engrosse et sert de litière à une royale éventrée sur la braise. (La royale, c’est la daurade, pas l’autre, j’aurais mis une majuscule quand même).

 

   Lorsqu'il avait ramassé nos copies et après les avoir notées sans aucune compassion, il nous les rendait et nous demandait, à tour de rôle, de lui annoncer la note à forte voix, pour qu'il la recopie sur sa liste. Toute la classe connaissait donc les meilleures notes, mais aussi les moins bonnes qui m'étaient quelques fois attribuées.

 

   Un jour ma note était de six sur vingt pour une rédaction que j'avais estimée magistrale. Je m'attendais à avoir au moins quinze. Ma déception fut telle que, lorsque ce fut à mon tour d'annoncer ma note et pour garder la face vis à vis de mon auditoire de rigolards, j'annonçais sans rire : un petit six pas très mérité ! Personne n'a rien compris bien sûr, il y eut juste quelques rires moqueurs, mais le prof a éclaté de rire, ce qui ne lui était jamais arrivé auparavant (toujours chinois). Il m'a demandé de lui rapporter ma copie et l'a transformée en seize en me disant " ce seize est bien mérité " en reconnaissant s'être trompé. L’avait-il fait exprès ?  Par curiosité, espièglerie ou économie d’encre ?

 

   Une autre fois c'était avec la prof d'anglais, qui à l'aide d'une pendule en carton et en manœuvrant les aiguilles, nous demandait de lui dire l'heure dans la langue du chat qui expire (expression employée par René Cousinier).

  À cette époque là, Jacques Bodoin, racontait sa leçon d'anglais avec son fameux Philibert, dont j'étais fan. Il m'est donc venu l'idée de répondre avé l'assent de Toulouse et quand mon tour fut venu, " Ite ize touèlve paste tène à cette putaigne de cloque, con ". Là, mon auditoire, prévenu pendant la récré, attendait donc ce moment et les rires fusèrent. Après quelques secondes d'hésitation cette brave femme compris mon imitation du fameux Philibert de Jacques Bodoin et accepta de sourire, avouant que c'était bien la première fois qu'on lui faisait une telle démonstration en classe. Une fois de plus je m'en sortais bien, promettant de ne plus le faire.

 

   Parvenu à l'algèbre et à la géométrie j'ai très vite jeté l'éponge. Ces raisonnements logiques m’apparaissant complètement illogiques. J’ai interdit à mes neurones d’en absorber d’avantage. D'autant plus qu'à à cette époque ma mère a trouvé le moyen de me dégoûter d'aller à l'école. Elle m'obligeait l'hiver, à conserver les culottes courtes ce qui n'était pas bien grave puisqu’on on n'attrape pas de bronchite aux genoux. Mais elle s'était mise en tête de me faire porter des guêtres grises en toile raides bien que délavées. Ces guêtres enlaçaient mes jambes par dessus de hautes chaussettes de laine et ceci du soulier jusqu'au haut des chaussettes, ce qu'aucun élève n'avait. Si elle avait eu des bandelettes de 1914, elle me les aurait mises.

 

  Ces guêtres devaient être une récupération modèle quatorze modifié dix huit. La plupart de mes camarades portaient déjà des pantalons longs. Après trois jours de torture morale je les cachais dans le cartable une fois sorti de la maison et je les remettais avant de rentrer le soir. En classe, les chaussettes trop lâches glissaient en accordéon et je me retrouvais avec une pelote de laine tassée à chaque cheville. Je ne me souviens plus qui les avait données à ma mère, mais cette âme bien intentionnée aurait mieux fait de se casser les deux jambes ce jour là, elle aurait mis ses guêtres en guise d’attelles.

 

   Par une enfantine vengeance dès ce moment là, la moyenne de mes notes a chuté comme la courbe barométrique annonçant un cataclysme. Je fus un cancre imperméable à toute formation culturelle. Parmi les adultes il y avait des cons, j'en avais la preuve. Je commençais alors à considérer que mes parents en faisaient partie chacun de son côté. Je me mis à douter des valeurs souveraines qui m'avaient été inculquées concernant les grandes personnes. Plus je grandissais, plus je les prenais bien souvent à défaut dans leurs gestes et affirmations. La logique n'étant pas une affaire d'âge, mais de bon sens. La logique n'ayant rien à voir avec l’âge.

 

   Nous habitions à Paris, ma mère ayant déménagé plusieurs fois, j'ai donc changé souvent d'école. A chaque fois, je me constituais un nouvel auditoire attentif à mes élucu-brations. Nous avons habité quelques temps rue de l'Arc de Triomphe, en bas de laquelle il y avait une crémerie où ma mère m’envoyait chercher le lait frais. La crémière soulevait un couvercle de bois et plongeait une mesure de 50 cl dans un récipient contenant le lait. Ce gros bidon devait être réfrigéré par des pains de glace, puisque de l’eau suintait sur le sol.

   Une fois rentré, il fallait faire bouillir ce lait dans une casserole contenant déjà une tapette de verre. Ma mère prétendait que c’était pour éviter que le lait tourne. Je crois que si j’avais trouvé une casserole carrée, j’aurais résolu le problème sans tapette. Le soir j’allais à la piscine de l’Etoile. Une piscine en sous-sol où je retrouvais mes copains.

 

   J’ai quitté ce quartier sympathique pour le boulevard Haussmann, puis la rue de la Baume qui est juste en dessous, près de St Philippe du Roule et le faubourg Saint Honoré. Là, mon futur beau-père m’envoyait chercher le café et le Gruau Larose (vin de Bordeaux) chez Fagué près des Champs Elysées.

 

   St Philippe du Roule, toute proche, n'était pas une paroisse de cloches, il n'y en avait pas, dans tous les sens du terme.  L’église était sans clocher pour faire la nique aux pigeons.

 

   Je montais avec mes copains, jouer dans le parc Monceau, ignorant le sifflet strident du garde à képi vert qui prétendait nous interdire les raccourcis herbeux. Là aussi nous avons fait des blagues à qui s’y laissait prendre. Le coup du carton au milieu d’une allée, vide un jour, avec une pierre dessous le lendemain. Nous guettions les shoots, cachés sous des bosquets. Les vieux portefeuilles attachés à un fil de pêche que l’on tirait dès qu’un curieux s’y intéressait. Bref, une partie de ce que l’on voit maintenant dans les " blagues à donf ". Nous étions tout de même moins hardis. Quoique …

 

  Le parc Monceau était sillonné d'allées dont une, assez large, menait à un bassin abritant d'énormes poissons rouges dont la pigmentation se dégradait au point que quelques uns étaient gris et d'autres blancs. Un jour où nous avions disposé un carton vide au centre de cette allée, non loin du bassin. Un petit vieux, surmonté d'un chapeau noir pour abriter sa toison éparse, le visage barré d'une moustache cirée, en forme de cornes de vaches, le menton soutenant une barbichette de bouc taillée proprement, s'arrêta à un mètre du carton. Il semblait perplexe. Que faisait-là ce carton portant atteinte à la propreté légendaire du parc ?

   Nous l'observions, bien camouflés, dans l'espoir d'un shoot. Il n'en fut rien. Le petit vieux s'approcha lentement et de sa canne poussa le carton sur le bord du passage. Puis il s'en alla, continuant son chemin. Le jeudi suivant, nous étions au même endroit, mais là, le carton était lesté d'une grosse pierre que nous avions apportée dans un sac à dos de scout. Le garde, comme d'habitude, ne l'a donc pas vue.

   À notre grande joie, la silhouette du petit vieux se profila derrière le bassin. Il contourna le plan d'eau et s'assit sur un banc en béton situé au bout de l'allée. Après quelques instants, son regard fut attiré par la présence insolite du carton qu'il sembla momentanément ignorer. Il sortit d'une poche un sachet de papier dans lequel il puisa des croûtes de pain émiettées. Il se leva et jeta ces croûtes dans l'eau. Les sous-marins vinrent les sentir, mais repus, s'éloignèrent poussivement d'un coup de queue. Notre petit vieux désabusé retourna s'asseoir. Rapidement son regard se fixa à nouveau sur le carton. Nous attendions de voir ce qu'il allait faire.

   Il finit par se lever aidé de sa canne et vint se planter très près du carton. Après avoir maugréé sur le manque de propreté de ce parc, pourtant bien entretenu, il tenta de pousser le carton avec la canne. Là, il y avait une résistance alors que le carton semblait avoir les flans mous. Il décida donc de lui donner un coup de pied, ce qui lui fit perdre l'équilibre. Nous l'avons vu tomber sur le dos, sans doute sans grand mal. Son couvre chef l'avait quitté en roulant sur lui-même comme la forme d'une coquille d'escargot. Notre piège n'avait jamais été aussi réussi, nous étouffions nos fous rires.

   Notre cobaye avait des difficultés à se redresser et puisqu'il nous tournait le dos, nous sommes sortis de notre cachette en regrettant déjà cette chute imprévue. Nous l'avons aidé à se remettre debout, lui restituant sa canne et son chapeau après l'avoir dépoussiéré en tapant dessus.Tout en rouspétant sur sa mésaventure, il nous demanda de le suivre jusqu'à la rotonde. Nous étions inquiets. Une partie de cette rotonde, à l'entrée du parc, servait de bureau au garde et l'autre partie était occupée par un petit magasin vendant des bonbons, des glaces et autres friandises.

   À notre grande surprise, en remerciements de notre civilité, ce sont ses termes, il nous paya des glaces. Puis il fit le tour de la rotonde, sans aucun doute pour aller se plaindre au garde. Nous sommes partis en courant vers la rue Médéric et tout en suçant nos récompenses, nous prîmes la décision de ne plus faire le gag du carton.

 

   J'étais inscrit à l'école Saint Joseph dépendant de cette paroisse. Ecole donc catholique, tenue par les frères des écoles chrétiennes. Mon air innocent de chérubin et ma suprématie affichée en connaissance du catéchisme, ont fait que je fus nommé d'office élève enfant de chœur. Pendant que les autres se gelaient les cacahouètes sur le toit plat de l'immeuble aménagé en cour de récréations, je me rendais à la chapelle pour apprendre par cœur les répliques latines que j'aurais à réciter pendant les messes, comme "à des houmes qu'ouï les tificats you vent tout thèmes, mais âmes. (en français dans le texte). Je parlai latin en phonétique, sans rien comprendre comme une certaine Mireille qui chante en plusieurs dizaines de langues, à une faune ethnique qui ne comprend peut être pas tout non plus, mais attendent sagement qu'elle se taise et ayant compris qu'elle avait terminé, se mettent à clapper pour écraser les moustiques locaux.

   C'était l'hiver et j'étais mieux là, à la tiédeur des bougies qu'à me geler les mollets sur le toit.

 

   En quelques semaines je fus formé et considéré apte pour le service. Le frère qui nous formait, toujours le même, ne se lassait pas de nous faire répéter le service des burettes, prétextant que nos gestes étaient économes. Il ingurgitait le lacrima-christi comme de l'eau de source, par petites doses répétées.

 

   Les nombreux vicaires, près d'une dizaine de cette paroisse florissante, appréciaient mon service et l'air pieu que j'affichais pendant les offices. Le prélat du Pape, Monseigneur Muller, qui régissait cette paroisse se montrait généreux. Il avait des bontés pour ma mère, sans doute en souvenir des repas dominicaux absorbés quelques années plus tôt. J'avais donc droit le dimanche à cinquante centimes par messe et j'en servais trois dans la matinée. Une richesse que je devais donner illico à ma mère. Il m’arrivait de mentir et de garder une pièce pour mes besoins personnels. L’argent de poche parental n’existant pas à cette époque.

 

   Le dimanche soir vers dix sept heures il fallait que je me tape les vêpres par obligation maternelle. Le dimanche je passais plus de temps à l'église qu'à la maison. N’allant pas au cinéma c’était ma sinécure.

 

   En semaine j'étais appelé pour servir aux enterrements où je prenais l'air consterné de l'enfant qui a perdu son chat. Pour les enterrements de première classe, la rémunération était de cinq francs. Idem pour les mariages de première classe. Les messes des classes inférieures étaient célébrées dans les chapelles latérales. Pas de sou, moins d'honneur. Je dois avouer que ces messes, qualifiées de première classe, étaient pour moi bien souvent un moment d'émotions fortes. En plus des trois prêtres officiants nous étions six ou huit enfants de chœur, selon nos disponibilités.

 

   Il y avait les grandes orgues au fond de l'église et d'autres orgues derrière le maître autel et les deux se répondaient aidées par des chanteurs de l'opéra et quelquefois des trompettes et des cors. J'étais tellement ému par la beauté prenante de ce que j'entendais, qu'il m'arrivait souvent d'avoir la larme à l’œil. Je la séchais pour les mariages après que les mariés m'aient vu et la laissais couler pendant les enterrements, ce qui me valait parfois une enveloppe remise par le suisse en habit, de la part des mariés ou de la veuve, mais rarement d'un veuf. Les veufs, ne nous adressaient que de tristes sourires, annonciateurs d'une liberté retrouvée. Ils épargnaient leurs futurs plaisirs monnayables.

 

   Mon esprit malicieux nous a fait quelquefois bien rire ainsi qu'une partie de l'assistance qui n'a jamais deviné l'auteur des gags. Un dimanche matin, arrivé un peu plus tôt que d'habitude, je déposais à l’entrée principale, dans l'une des immenses vasques contenant l'eau bénite, un poisson rouge acheté la veille dans un sachet en plastique. La pauvre bête commençait à s'asphyxier par manque d'oxygène, mais l'eau fraîche du bénitier et la présence de dieu la ravivèrent rapidement. Je ressortis par l'entrée principale et rentrais par l'entrée latérale réservée au personnel officiant.

   Je suppose que bien des fidèles ont vu l'animal dans le récipient et en ont souri. D'autres ne l'ont sans doute pas aperçu. Quant au milieu du prêche une rumeur venant du fond de l'église interrompit l'orateur du haut de sa chaire de bois finement travaillée. Une sorte de Justine Putet venait de toucher un corps froid et mobile, dans la pénombre du pilier côtoyant l'une des vasques. Ne possédant pas de périscope, l’animal devait piloter en surface à la recherche de nourriture.

" Il y a un quelque chose qui bouge dans l'eau " avait-elle annoncé avec des trémolos dans la voix.

   Le sermonnant se mit en veilleuse et se penchant pour mieux voir, fit siffler les haut-parleurs. L'assistance se réveilla et le suisse, muni de sa canne à pommeau argenté pria l'angoissée de l'éclairer à l'aide d'une des bougies qui brûlaient les fesses de Sainte Rita, patronne des causes désespérées. La vierge noire du Puy en Velay y avait eu droit, elle aussi. J’aime à le croire.

 

   Je n'ai pas vu la scène puisque tout le monde était debout, le regard tourné par curiosité vers le fond de l'église. Il me sembla que le suisse eût des difficultés à pêcher la pauvre bête, après que quelqu'un soit allé chercher un récipient dans la sacristie. Les vasques étaient de taille et l'animal devenu assez vif. Le coincer dans le coin d'un récipient presque circulaire et relativement profond était impossible d'une seule main. Il dû y mettre les deux après avoir confié sa canne à quelqu'un. Il n'y eut pas de miracle, le poisson fut pêché. Je n'ai pas su le sort qui lui avait été réservé.

   Je ne fus pas soupçonné, loin de là. Alors le dimanche suivant il y eut de l'eau de javel dans les deux vasques. Le suisse fut encore de corvée pour écoper le liquide purificateur de microbes, puis remettre des seaux d'eau javellisée, elle, par la compagnie des eaux, à moindre dose sans doute puisque provenant du robinet. Un jeune vicaire, volontaire et obséquieux, vint à grandes enjambées, bénir cette nouvelle eau qui purifie les âmes en passant par les fronts et ainsi rassurer l'assistance sur l'authenticité et les bienfaits de l'eau bénite.

 

   Les bienfaits de l’eau bénite sont sans doute réels puisqu'à Lourdes, ceux qui visitent la grotte, ont la chance d’assister gratuitement, au festival de cannes, sans came et rat. D'où l'expression " marcher dans la grotte, porte chance ", puisque si des cannes sont restées en souvenir, c’est que leurs propriétaires n’en avaient plus besoin. Certains seraient même repartis en courant, dit-on !

 

   Les fidèles les plus proches de l'autel puisque arrivés les premiers, se sentaient les doigts et fronçaient les sourcils en se regardant les uns les autres pour détecter toutes traces de dégâts possibles et irréparables. Enfants, nous n'en avions cure (j'ai encore osé).

 

   Une autre fois j'ai enclenché la sonnerie du glas un dimanche matin juste avant la grand messe. L'église n'ayant pas de clocher, les cloches sonnaient tout de même au moyen de haut-parleurs (comme sur les mosquées) activés depuis la sacristie où des magnétophones à rubans étaient empilés à la disposition du suisse maître de cérémonie. Le nom de chaque sonnerie était inscrit sur chaque appareil. Une fois de plus pas vu pas pris.

 

   L'année suivante je fus mis en pension dans la banlieue parisienne encore chez les frères et là j'y suis resté quatre ans. C’était toujours chez un saint. Pas Joseph, mais un Nicolas. Nous étions deux classes de quarante cinq à cinquante élèves environ par dortoir. Nous n'avions qu'un seul maître par classe. Les semaines étaient de cinq jours et demi. Du lundi matin au samedi soir, avec seulement une demi-journée le jeudi après midi.

 

   Que diraient ces sémillants enseignants d'aujourd'hui qui se plaignent d'être débordés quand ils ont vingt cinq élèves et bossent quatre jours et demi par semaine. Il est vrai que nos parents n'étaient pas ceux de maintenant. Nos parents n'étaient pas encore assistés. Ils se prenaient en charge. La course aux urnes, remplies de promesses successives, a changé bien les menthes alitées.

 

  Nous étions réveillés à cinq heures trente par une sonnerie électrique stridente, proche de celle d'un sous-marin en détresse et par une cloche sortie d’une alcôve, qui tapait dans ses mains au cas où l'un de nous n’aurait pas entendu le signal d’alarme. Nous avions trente secondes de prière au garde-à-vous au pied du lit, ce qui est moins dangereux que de se mettre à quatre pattes sur une carpette, une boussole dans la main pour repérer l’est avec les fesses en parc à vélos.

   Quelques secondes pour faire semblant de se laver les dents et se rincer la figure dans une sorte d'abreuvoir, honteusement qualifié de lavabo, dont le seul robinet d'eau glacée, en bout de piste, alimentait un tuyau judicieusement percé. Ce robinet était entrouvert parcimonieusement par la cloche de l’alcôve.

Jamais de douche. " Trop chères mon fils ". Et de toute façon, ici aussi, inconnues dans le bâtiment.

 

   Le matin ça sentait l'étable dans ces dortoirs. Quelle que soit la saison, les fenêtres devaient être ouvertes des deux côtés des dortoirs, pendant la séance de débarbouillage que nous expédiions à un rythme marathonien. Pendant ce temps, le courant d'air glacial l'hiver, apportait des senteurs de bois humide en provenance d’une forêt environnante et nous réapprovisionnait en oxygène. Puis on revenait s'habiller sans se faire prier et refaire nos lits au carré. Après quoi, les fenêtres étaient refermées.

 

   Dans la matinée, un frère inspecteur passait les dortoirs en revue et les lits non conformes étaient défaits illico. Il passait ensuite dans les classes, qui elles aussi étaient parfumée d'un bouquet de craie et d'éponge moisie. Le tout agrémenté d'un relent de gitane maïs. Les fenêtres n'étant ouvertes que pendant les récréations.

 

À son entrée, toute la classe se levait au garde-à-vous. S’il tonnait un numéro, celui à qui le numéro avait été attribué à " l'incarcération " en début d'année s’avançait. Il était privé de récréation pour avoir le temps de refaire son lit, dont les éléments avaient été volontairement éparpillés à cinq mètres et devait retourner en classe faire des révisions ou éluder l’éternel problème insoluble du robinet qui fuit.

 

Dont voici de mémoire, l’énoncé presque réel :

En sachant que

 

   1° - L’andouille de boniche, prénommée Conception, n'a pas serré correctement le robinet, vu qu'elle l'a fait intentionnellement sur ordre de sa patronne qui, la veille, s'était fait une entorse au poignet pour l'ouvrir. (Les françaises ont moins de force que les espagnoles qui elles, en ont moins que les portugaises.)

 

   2° - Que le robinet perd trente sept gouttes un quart par minute et qu’un litre d’eau contient environ 4003 gouttes.

   3° - Qu'il y a déjà cinquante deux litres et sept neuvièmes de goutte d'eau dans la baignoire, dont la bonde n'est plus toute neuve comme celle de la bonne. Les deux avaient des fuites.

 

   La bonne avait trouvé la solution en mettant des serviettes à ridelles, donc étanches, ce qui lui évitait toute complication de calculs hydrauliques. De plus, elle achetait ça en grande surface, au rayon XXL, ce qui était une obligation pour elle, vu que son assise aurait camouflé un tabouret. Mais ça, c'est un problème de fuite pour joint de cul las. Son mari était garagiste !

 

   4° - Sachant également que l'eau coûte 0,002 franc le demi litre, il fallait prévoir quel était le montant du mandat (à l’époque on payait tout par mandat) que sa patronne allait devoir faire dans trois mois si ce con de plombier ne venait pas sonner à la porte avant les voisins du dessous.

 

   Le robinet fuyait plus vite que la bonde et l'évacuation de sécurité était bouchée par les divers poils et cheveux de Madame. La bonne assurant que monsieur étant chauve de partout, il était hors de cause.

 

   Ca y est, je viens de trouver ce qui me gênait dans cet énoncé : le garagiste était cocu !

 

   Cette sorte d'énoncé de problème nous l'avons tous eu (en plus court). C'était le fer de lance des profs de mathématiques. Pendant qu'on se demandait pourquoi le plombier n'était pas venu plus tôt, le prof fumait une cigarette en regardant par la fenêtre et Fernand Raynaud trouvait la solution avec un perroquet.

 

   Si on refile un problème comme ça aux gosses d'aujour-d'hui, ils sortent le portable et appellent extra-muros un bac plus cinq qui répondra qu'il n'a pas de temps à perdre avec des conneries et qu'il faut changer de plombier. Incapable lui-même à résoudre un problème aussi sournois et inutile aujourd’hui, puisqu’il y a les calculettes. Et si on lui demande où se trouve le ballon d'Alsace, il répondra qu'il y en a sur le zinc du bistro du coin. Pour lui le ballon d'Alsace c'est un verre de blanc, parce que la géographie et lui ça fait deux.

 

à suivre dans Hélène s'égara de St Sicnarf

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Publié dans Histoire vécue

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C
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