Evasion ratée
Au collège chez les frères à quatre bras
En première année, déprimé par cette ambiance carcérale, un soir j'ai fait le mur.
À pied je me suis rendu de Buzenval à Orly, où je ne suis arrivé qu'au petit matin. Quand je dis le mur, je suis sorti le soir par le portail du parc resté grand ouvert. Le gardien ne m’a pas vu passer puisqu’il tournait le dos à sa porte vitrée.
J'envisageais de prendre un avion, un super constellation qui partait d’Orly pour le Canada. Je souhaitais rejoindre des jeunes mariés québécois, amis de ma mère, qui m'avaient pris en affection lors d'un passage à Paris.
J’en voulais à ma mère de m’avoir mis dans ce pensionnat pour se débarrasser de moi.
Je désirais fuir ces êtres en robe noire qui me semblaient inhumain. J’avais pleuré à Orly en voyant partir ce couple uni dans la tendresse et la douceur.
Ma fuite était préméditée depuis quelques semaines. J’avais bien repéré l'emplacement, sur l'aire d'embarquement, de l’avion dans lequel ils étaient montés.
Cependant, je ne savais pas exactement où ils habitaient, je n'avais pas leur adresse précise, mais j'étais persuadé pouvoir me débrouiller et les retrouver là-bas. J’avais bien un numéro de téléphone à rallonge, mais pas d’argent...!
Vu sur mon livre de géographie, le Canada n'était pas si grand que cela. Paris à trottinette était à ma dimension, pourquoi pas le Québec à pieds … !
Je voulais surtout quitter ce pensionnat austère qui ne convenait pas à ma délicate constitution d'angelot aux cheveux bouclés, habitué aux câlins féminins. Les baffes et les ordres hurlés, ponctués du bruit sec du claquoir de bois me faisaient frémir de peur.
Je parvins sans encombre jusqu’à l’emplacement de l’aéronef convoité. "Biladin" n’étant pas encore né, la surveillance extérieure des pistes d'envol était complètement absente.
Je dois la vie sauve à l'un des membres du personnel navigant qui faisait une vérification au sol avec une torche électrique. Ce petit matin d’hiver, il faisait encore nuit.
Il m'a trouvé transi de froid et mal caché dans le logement du train d'atterrissage avant droit. Il m’avait entendu tousser. Calmement il m'a aidé à descendre de mon perchoir en m'annonçant que de toute manière cet appareil ne partait pas pour le Canada. Poil au doigt.
Je fus accompagné dans un bureau où des sortes de gendarmes m'interrogèrent sans brutalité. J’ai donc expliqué les raisons de ma fuite, puis j'ai été confié à une assistante sociale, emballée dans un costume militaire.
Elle m'a expliqué que je serai mort dès le départ, écrasé par le système hydraulique de la roue et ensuite congelé à moins quarante degrés pendant le vol.
Je crois que mon envie d'aller au Canada en super constellation avec un boulon dans l'œil, une marque de pneu sur la joue et un vérin hydraulique dans les fesses, a fondu comme un glaçon dans l'eau chaude.
Il a fallu que je récite mon histoire en présence d'une fillette de mon âge qui se tenait dans un coin de la pièce, assise sur une valise. Les sièges ne manquaient pas. Avaient-elle peur qu’on lui vole sa valise ? Ses parents l'avaient peut être oubliée avec sa valise ?
Je n'ai jamais su ce qu'elle faisait là. Elle ne parlait pas, baissait la tête en me regardant par en dessous.
Sa curiosité féminine la poussait sûrement à tenter de comprendre ce que faisait là, cet énergumène à grosses chaussures, sans chaussettes, avec un pantalon de pyjama surmonté tout de même d’un pull et d’une blouse grise.
Et encore elle n'avait pas vu mes ampoules aux pieds qui auraient pu l'éclairer sur la distance du parcours effectué.
Tout le monde fut très doux avec moi et compréhensif. Sauf ma mère qui une fois prévenue dès potron-minet a rappliqué d'urgence à Orly avec un pantalon et des chaussettes, pour récupérer et habiller son rejeton. Ce n'est qu'une fois sur place qu'elle apprit que j'avais fait une fugue en raie majeure.
Toutefois soulagée de constater que cette fois-ci son ex mari n'y était pour rien, j'eus donc droit à un taxi pour le retour à la caserne, elle n'avait qu'assez perdu de temps.
Ma mère fut moins douce que les gendarmes. Défigurée d'angoisse, sans avoir eu le temps de se maquiller, poudrer et parfumer. Elle serait en retard à son travail.
Une fois au pensionnat, je fus considéré comme un héros par mes potes et pris pour un petit con par les frères à quatre bras, surnommés ainsi parce qu'ils portaient une cape, dont les manches étaient cousues. Il leur était impossible d’enfiler les manches. C'était vraiment un vêtement à la con, faits pour eux.
Ils ne digéraient pas que l'on ose fuir leurs méthodes et leurs bons soins, pourtant c'est bien eux qui nous posaient les problèmes de fuites, avec leurs baignoires à robinets pourris. Je fus surveillé pendant quelques jours, puis tout rentra dans l'ordre.