Conte des milles et une vaches
Que personne ne s’y trompe, il y a vaches et peaux de vaches.
Les vaches sont des mammifères, herbivores.
J’en parle en connaissance de cause puisque je suis une vache noire, aux yeux doux, protégés par des cils à faire pâlir de jalousie les minettes bobos qui se font poser des bigoudis sur les cils. C’est nouveau, ça vient de sortir.
Tant qu’elles ne s’en font pas mettre aux poils du « Q », ce qui serait gênant pour s’asseoir. C’est leur problème.
Les peaux de vache dont je parle sont aussi des mammifères, mais omnivores. J’ai nommé, les humains. Ces êtres sont dotés d’une intelligence subtile. Ils sont presque tous menteurs, fourbes et avides de complications multiples, qui les mèneront à leur perte.
Je le vois bien d’où je suis. Je suis partout à la fois. Je me déplace à la vitesse de la lumière autour de la terre.
Je dois rectifier, quand je dis que « je me déplace », je ne suis pas seule.
Je suis accompagnée de mon très fidèle ami, Janvier.
Je suis l’âme d’une vache. Je me promène dans la nature en compagnie de « Janvier ». Un cheval de course pur jus.
Nous avons été élevés ensemble au siècle dernier. Puisque nous étions logés dans la même étable.
Je l’ai toujours appelé Janvier, mais en réalité, notre propriétaire l’avait nommé « Janvier de Décembre ». Sans doute à cause des difficultés qu’il avait à joindre les deux bouts. En lui donnant ce nom il y était enfin parvenu.
J’ai remarqué que les chevaux de course avaient souvent des noms à coucher dehors. Janvier couchait dans mon étable qui lui servait aussi d’écurie. Je dis mon étable puisque j’étais la seule vache du domaine.
Nous sommes morts, comme certains juifs, brûlés vivants, dans le feu de l’action belliqueuse des hommes, lors d’un bombardement pendant la dernière guerre en 1945.
Un obus est tombé sur la ferme. Cette dernière, était malencontreusement coiffée d’un toit de chaume, qui s’est enflammée spontanément communiquant ainsi l’incendie à l’étable qui était mitoyenne.
Gérard le métayer, ayant la charge de la ferme, « faisait pipi » comme à l’accoutumé, dans l’étable à ce moment-là. Le bruit de son urine s’éclatant sur le sol me fait rectifier l’expression « faire pipi ». En réalité il pissait comme moi, donc comme une vache, bruyamment et sans pudeur puisqu’il ne nous tournait pas le dos. Janvier souriait pudiquement en regardant le zizi de Gérard.
Surpris, puis affolé par le bruit provenant de la bombe, Gérard nous a oublié et nous a laissé attachés, préférant secourir sa femme et ses deux enfants.
Il aurait mieux fait de nous délivrer avant. Sa famille est morte au grand complet, sur le coup, avant qu’il n'ait pu intervenir. La bombe étant tombée, à l’heure du souper dans la soupière, son épouse et ses deux enfants étant assis autour de la table, dans l’attente du retour du chef de famille. La soupe fumante n’a pas pu éteindre l’incendie à elle seule.
Il a bien tenté d’entrer dans la cuisine, mais le toit s’était effondré sous le poids de la bombe.Tout brûlait en un immense feu de la Saint Jean.
Dans la cour, il criait sa peine et pleurait agenouillé dans la boue et les fientes de poules.
Il faut avouer que j’avais également déposé par flaques, des restes d’herbes bien grasses, chipées sur le bord des chemins en allant au champ. Gérard était donc dans la mouise complète.
Nous sommes donc partis ensemble, Janvier et moi. Nous avons été anesthésiés par la fumée. Nous n’avons donc par souffert.
Un monde inconnu des hommes nous a accueilli. Ce monde n'est visible pour l'homme que par nuit sans nuage. Une trainée laiteuse dans la voûte du ciel, mais ce n'est pas la vraie voie lactée, dans laquelle Janvier me suis fidèlement. La véritable voie lactée c'est un trou noir.
Ce que vous ne saviez pas, c’est que la voie lactée est réservée aux vaches. Ce qui est normal puisque ce sont les vaches qui fournissent le lait qui la colore. Ce qui est bizare, c'est que nous ne croisons que les âmes des animaux. Aucune âme humaine dans les galaxies ? Alors que bien des hommes pensent le contraire.
J’ai autorisé mon ami le cheval à m’y suivre et il ne s’est pas fait prier longtemps. Quant à Gérard et à Jean-Achile, je vous en parlerait plus tard. Nous viendrons les espionner sans qu’il s’en rende compte et en temps utiles.
Il vous faut savoir que Janvier et moi avons toujours pu communiquer entre nous par télépathie sans que les hommes le sachent.
Nous entendions et comprenions tout ce que les humains disaient, ainsi que la radio cachée dans une vieille armoire, que Gérard, venait allumer à certaines heures, dans l’espoir de capter Londres.
Cette armoire était dans l’étable, juste derrière la porte. De telle sorte qu’une fois la porte ouverte, personne ne pouvait l’apercevoir.
Nous parvenions à comprendre quelques phrases dissimulées entre les tours de moulin à café que les allemands moulaient au même moment.
À chaque émission de Londres, les envahisseurs faisaient leur café.
À croire qu’ils le faisaient exprès.
Comme les hommes n’ont jamais su que nous les comprenions, nous avons vite réalisé que l’être humain avait quelques neurones de moins que les animaux. Il n’y a pas plus bête qu’un homme. Eux ne le savent pas !
Alors, pour ne pas contrarier les hommes et pour cacher notre capacité à déceler leur langage, nous prenions l’air idiot et soumis.
Cette attitude leur permet encore de croire aujourd’hui, en leur supériorité vis-à-vis de nous.
La preuve, qu’ils sont idiots à ce point, est qu’ils nous parlent à coups de « hue, hooo, brrlllle » et autres bruitages qu’ils sont les seuls à inventer, à émettre et à comprendre.
Nous finissons par nous habituer à ce langage idiot et nous obéissons avec lenteur, car si nous courrions, les hommes seraient vite essoufflés ! Surtout avec leurs sabots de bois. Maintenant on voit qu'ils chaussent des bottes de caoutchouc. Ils glissent moins...
Les hommes manquent véritablement d’imagination. Ils m’ont appelée « la noiraude ». Et savez-vous pourquoi ?
Tout simplement parce que mon pelage était noir. Ils ne se sont pas cassé la tête.
Gérard en a fait autant à la naissance de sa fille. Comme elle avait les fesses roses, il l’a appelée « Roseline ». Deux ans après, son fils est né avec la peau brune, alors il l’a appelé « Bruno ».
Par contre pour Janvier, c’est tout différent. Pour que vous compreniez, il faut que je vous raconte un peu ma vie et celle de Janvier.
La ferme dans laquelle je suis née était à la charge de Gérard Manchaut, qui n’avait pas froid aux yeux et n’était pas manchot, contrairement à son patronyme. Gérard était le métayer de Jean de Montfuroncle, comte de Méfaysse.
Cette ancienne petite ville fortifiée de Méfaysse n’a plus, à ce jour, qu’une cinquantaine d’habitants entourés de ruines diverses. De la vieille muraille il n’en reste plus que quelques vestiges enfouis sous les ronces.
Sur la place du village, au centre de Méfaysse, il y a un trou. De ce trou sort la Pysette. Une petite source d’eau sentant fort le souffre.
Il ne faut pas la boire, cette coulée est jaunâtre. Quelques touristes avertis, viennent en période estivale s’y tremper les pieds pour se les débarrasser de certaines mycoses.
Quand ces touristes sont anglais, les enfants du pays affirment que cette eau est potable et les anglais repartent avec les dents jaunes.
La jeunesse s’est enfuie à la ville et les rares qui restent, travaillent encore la terre. Il est vrai qu’en ville on y travaille moins et on gagne beaucoup plus d’argent qu’ici.
Le comte, comme presque toute la noblesse, était fainéant par atavisme et avare de nature. Il ne possédait qu’un seul cheval, Janvier de Décembre.
Nommé ainsi par le comte qui avait des difficultés à joindre les deux bouts, comme je l’ai dit plus haut. Les deux bouts de quoi, nous ne l’avons jamais su, mais nous avions entendu Gérard le dire à sa femme.
Ce pauvre équidé fut mon compagnon d’étable, puis de vie et nous restâmes unis d’amitié, dans la mort et même après. Il est près de moi et confirme d’un élargissement de naseaux ce que j’écris en ce moment.
Bien que Jean de Montfuroncle lui fit faire des courses à l’hippodrome de Fouzy-lès-Drogues, chef lieu du canton, il n’en gagna qu’une seule. Ce fameux jour de gloire, ses concurrents les plus dangereux avaient chuté en sautant la dernière haie. Le cheval de tête ayant trébuché, avait entraîné tous les autres dans sa chute. Sauf mon copain Janvier, qui trottinait tranquillement et complètement à l’extérieur. Il avait pu terminer sa course, tout seul, évitant ainsi tous ses concurrents, qui serrés à la corde, étaient empêtrés les uns sur les autres.
Sous les cris d’horreur de la foule des parieurs, Janvier de Décembre, poursuivant son allure tranquille, a passé seul la ligne d’arrivée. Il ne m’a jamais menti et je le crois volontiers.
Comme le pauvre Janvier, renommé sur cet hippodrome pour sa résistance à tout effort inutile, ne bénéficiait pas d’une bonne cote, aucun parieur, en dehors du comte, n’avait prit le risque de miser sur lui.
Cette victoire rapporta une petite fortune à Jean-Achile de Montfuroncle, qui réinvestit rapidement cette manne providentielle à des futilités dignes de son niveau intellectuel.
Gérard avait espéré que le comte allait lui acheter un tracteur et deux ou trois vaches pour augmenter le cheptel. Je l’espérai également, pour partager les taches des cultures, mais il n’en fut point question et je restai le seul tracteur, vache laitière et productrice de veaux de la métairie.
Mes veaux repartaient, après quelques mois d’herbage, sur le char d’un maquignon. Je ne les revoyais jamais.
Les jours suivants ces enlèvements d’enfants, je refusais tout travail. Je restait couchée, acceptant les coups de bâton inutiles pour me faire lever.
Un jour, le comte prévenu par Gérard, vint voir ce qui se passait. La veille on m’avait volé mon dernier veau. Une fois les deux hommes réunis à l’entrée de l’étable, Gérard dit au comte :
- Elle ne peut plus se lever, elle a déjà dix ans. Elle a fait tant de travail qu’il faudrait songer à me la remplacer. Comme vous ne voulez pas que j’attelle Janvier, je lui fais tout faire à cette pauvre bête. Vous le savez bien. Elle est fatiguée. Il faut que vous songiez à me la changer et que vous alliez voir le maquignon pour la noiraude.
Janvier qui avait tout compris, a deviné à quoi servait le maquignon. Il m’a dit, après avoir respiré profondément :
- Laisse-moi faire, je vais venger les coups de bâton qu’on te donne et tu ne te relèveras qu’après. Ainsi le maquignon ne viendra pas.
Il se mit à hennir en soulevant sa jambe arrière gauche, dans le but d’attirer les deux hommes. Le comte s’approcha suivit par Gérard.
Gérard dit:
- C’est bizarre, je n’ai jamais vu Janvier faire çà.
- Il manque d’exercice affirma le comte. A moins qu’il n’ait une épine sous le sabot ? Allez donc mon brave lui soulever cette patte, que j’examine ce pied.
Ils se placèrent derrière Janvier en lui tournant le dos, pour soulever sa patte folle et se penchèrent pour un examen minutieux. Janvier qui ne les perdait pas de l’œil, a attendu qu’ils soient courbés pour leur faire sa plus magistrale ruade.
Quel beau jumelage de plongeon ils ont fait. Le nez dans l’écoulement de purin à deux mètres. Je me suis relevée immédiatement, surprise et heureuse de cette diversion inattendue.
Le comte était tout crotté, son chapeau était allé rouler sur mes bouses encore fraîches et Gérard qui saignait du nez, se massait les fesses.
Ces deux bipèdes n’ont pas compris la manoeuvre de Janvier et durent s’asseoir sur des coussins pendant quelques jours.
Bientôt la suite de notre aventure...